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Promenades avec Marie-Christine Grimard

Promenades avec Marie-Christine Grimard

Aime la vie et le partage d'émotions, et danse avec elles en mots et en images, pour que le chemin vers les étoiles soit toujours bleu.

Publié le par Grimard Marie-Christine
Publié dans : #Une Image..une histoire

Chaque matin, Pierre passait près de ce jardin, admirait les fleurs qui y poussaient en liberté. Mais il n’avait jamais vu le jardinier qui les cultivait. Peu à peu, il comprit que leur liberté était réellement naturelle, et qu’aucun jardinier n’était venu canaliser leur exubérance depuis bien longtemps. A l’automne, les herbes folles prirent le pas sur les vivaces, puis les feuilles jonchèrent le jardin, transformé en pré. Enfin l’hiver vint tout recouvrir d’une gangue de glace puis d’une épaisse couche de neige.

Il n’avait jamais vu âme qui vive dans ce jardin, depuis un an qu’il avait emménagé au bout de cette rue. Il s’était renseigné auprès de ses voisins, mais personne ne savait à qui appartenait cette maison. Cependant, elle le fascinait. Il ne comprenait pas pourquoi, mais elle le fascinait. Il s’arrêtait devant le portail chaque fois qu’il passait devant. Il était si rouillé qu’il aurait pu facilement briser la serrure en le poussant. Il ne le ferait pas, bien sûr, mais il aurait tant aimé faire le tour de la maison et savoir ce qu’elle cachait.

Une image...une histoire: Masque

Ce matin-là, une grosse berline était arrêtée devant le portail. Un homme debout devant le capot, avait déployé un plan, et le détaillait pour un jeune couple. Pierre était partagé entre deux sentiments, la curiosité et la déception. C’était probablement sa dernière chance de pouvoir visiter le jardin. Si la maison était vendue, il n’en aurait plus jamais l’occasion. Il décida de tenter sa chance. Il prit un air intéressé, s’avança vers l’homme, et lui demanda si la maison était à vendre. Celui-ci surpris, acquiesça, le regardant par dessus ses lunettes, et lança:

« En effet, vous seriez intéressé ? »

« Oui, cette maison m’a toujours plu, mais je ne savais pas à qui m’adresser pour poser la question. Elle est fermée depuis plusieurs années … »

L’homme hocha la tête, et lui expliqua que les anciens propriétaires étaient partis vivre à l’étranger et que leurs héritiers souhaitaient vendre la maison, ne désirant pas revenir vivre en France. Il lui proposa d’entrer avec eux pour visiter, sans plus de ménagement pour ses clients, ce qui sembla choquer la jeune femme. Il replia son plan et sortit une clé de son porte-document pour libérer le portail de la chaîne cadenassée qui l’entourait. Le portail rouillé s’ouvrit seul dans un grincement plaintif qui déchira le silence. L’homme et son épouse échangèrent un regard dubitatif, mais emboîtèrent le pas du vendeur qui avançait déjà dans l’allée couverte d’herbes folles. Pierre se dépêcha de les suivre avant que l’agent immobilier ne change d’avis.

Malgré le printemps naissant, l’atmosphère était pesante. Quelques fleurs étaient parties à l’assaut de l’herbe, tentant de survivre dans cette jachère. Un parfum de lilas flottait autour de la maison et Pierre remarqua que des rejets avaient poussé le long de la façade sud. Il aimait cette fragrance qui était la préférée de sa mère, et resta quelques instants en arrière pour le respirer, les yeux fermés. Toute son enfance défilait derrière ses paupières closes, il entendait le rire de sa mère résonner dans le jardin de sa grand-mère, quand elle le suivait en courant dans l’allée le premier jour où il était monté sur son vélo.

C’est fou, ce qu’un parfum peut être suggestif, quand on le laisse vous envahir l’esprit…

Lorsqu’il ouvrit de nouveau les yeux, il vit le jeune couple et l’agent immobilier debout devant la porte d’entrée de la maison. L’homme se débattait avec la serrure, en vain. Il tempêtait sur les vieilles portes, malmenant le loquet, mais la porte refusait de s’ouvrir. Il finit par donner un coup de pied dans le panneau de bois qui grinça sinistrement, sans bouger pour autant. Pierre crut entendre un ricanement étouffé, et il se retourna mais il n’y avait personne.

Au même instant, un craquement déchirant se fit entendre sur le toit. Tous levèrent les yeux, trop tard éviter deux tuiles qui vinrent s’écraser juste devant leurs pieds. La jeune femme poussa un cri et se recula de trois pas. Elle déclara qu’elle ne voulait pas rester une minute de plus devant cette maison qui n’ était qu’une dangereuse ruine. Son époux lui emboîta le pas et en une minute ils avaient regagné leur voiture et démarraient en trombe. L’agent immobilier se précipita à leurs trousses, en vain. Il jeta son plan à terre d’un geste rageur et laissa sa colère exploser:

"Encore une fois ! J’en ai vraiment marre de cette maison de fous !"

Il avait totalement oublié la présence de Pierre. Furibond, il remonta dans sa grosse berline sans même cadenasser le portail, et démarra en trombe derrière ses clients.

Pierre resta seul dans l’allée, le sourire aux lèvres. Il allait pouvoir visiter un peu le jardin. Il avait tout son temps désormais …

Il se sentait si bien dans ce jardin parfumé de lilas.

Au moment où il se retourna vers la maison, il entendit à nouveau le même petit ricanement qui semblait provenir de la porte d’entrée. L’espace d’un instant, il crut distinguer un regard ironique qui le scrutait. L’image disparut comme elle était venue. Il s’approcha de la porte, prudemment, en jetant un coup d’œil vers le toit , mais rien ne semblait bouger.

Il remarqua alors que les moulures de bois qui encadraient le heurtoir dessinaient un visage grimaçant, moustachu aux lèvres serrées, aux yeux clos. Il suivit du doigt les contours de ce masque fabuleux, le bois était presque chaud. Lorsqu’il caressa la forme de la bouche, il eut l’illusion qu’elle s’entrouvrait sur un sourire. Il retira sa main, un peu effrayé, et redescendit le perron en marche arrière, sans quitter des yeux le masque de bois. Plus rien ne bougeait, mais il entendit distinctement un soupir. Cette fois, ce n’était pas une illusion. Le soupir semblait provenir de l’intérieur de la maison. Sans réfléchir, Pierre remonta les marches et posa la main sur la poignée ouvragée. Il ne rencontra aucune résistance, et ne fut pas étonné lorsqu’elle tourna sans grincer, libérant le loquet.

La porte pivota doucement sur son axe, dans un bruit de bois sec, le masque semblant s’effacer devant Pierre pour lui laisser le passage, comme un serviteur zélé l’aurait fait pour un visiteur de marque.

Pierre le fixa, se demandant ce qui l’attendait. Il prit une grande inspiration. Puis en souriant, il le remercia et entra dans la maison.

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