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Promenades avec Marie-Christine Grimard

Aime la vie et le partage d'émotions, et danse avec elles en mots et en images, pour que le chemin vers les étoiles soit toujours bleu.

L'inconnue du Trans-Express (Partie 3)

L'inconnue du Trans-Express (Partie 3)

Je ne savais pas trop comment engager la conversation, et je lançais banalement :

« Je vais à Vienne, et vous, quelle est votre destination ? »

Elle me regarda, avec un léger sourire, et me dit :

  • « Peu importe la destination, c’est le voyage qui est important. Disons que je suis à bord de ce train pour trouver ma destination finale, et que je voyage au hasard des rencontres ... »

Sa voix était douce et enjôleuse, et malgré le café, je me sentais bercée par la musique de ses paroles, j’avais l’impression de flotter dans un léger brouillard.

Elle poursuivit :

  • « Je connais très bien cette ligne, j’ai dû faire ce voyage une centaine de fois, mais je découvre chaque fois des nouveaux détails ou je rencontre chaque fois de nouvelles personnes, ce qui m‘enchante, comme vous aujourd’hui ma chère ! »

Elle avait appuyé sur les derniers mots, et son intonation contenait une légère menace, mais je n’arrivais pas à comprendre ce qui pouvait m‘inquiéter, dans cette conversation anodine, avec une personne aussi belle et aussi charismatique.

L'inconnue du Trans-Express (Partie 3)

Le serveur tournait autour de la table, suggérant que l’heure était venue de regagner le compartiment couchette. J’étais contrariée, souhaitant prolonger cet entretient. Mais ma compagne, me proposa de m’accompagner jusqu’à ma cabine en poursuivant notre échange. Cette idée me ravit ; je me levai et la précédai vers la porte, lorsque le serveur me salua d’un :

« Bonsoir Madame, je vous souhaite une bonne nuit. » Je le regardai, et le remerciai, attendant un instant pour qu’il salue aussi la jeune femme en mauve, ce qu’il ne fit pas.

Elle n’en parut pas étonnée, et elle disparut en un instant, alors que je me retournai vers le serveur d’un air réprobateur.

Je la retrouvai dans le couloir, elle ne semblait pas contrariée, et regardait le paysage défiler d’un air nostalgique. Elle paraissait si vulnérable à cet instant que je n’osais pas la questionner sur les raisons de son chagrin. Subitement, elle leva les yeux vers moi, comme si elle se rappelait brusquement de ma présence, et m’attrapa le coude, en me conduisant d’un pas rapide vers ma cabine. Je sentis à peine ses doigts à travers l’étoffe de la manche, j’eus l’impression que mon bras était plongé dans de l’eau froide, et je fus soulagée quand elle retira sa main.

« Ne restons pas ici, dit-elle, nous avons beaucoup de choses à nous dire, nous serons plus tranquilles dans m… dans votre cabine ! » Le ton employé n’admettait pas de réplique.

Je la suivis, lorsqu’elle ouvrit la porte du treizième compartiment, intriguée, me demandant au fond de moi, comment elle connaissait le numéro de ma cabine, puisque je ne lui avais rien dit.

L'inconnue du Trans-Express (Partie 3)

Je fermai la porte et me retournai vers elle, et à mon grand étonnement, elle s’était installée sur un des fauteuils et me désignait l’autre, d’un geste élégant, en me disant :

« Installez-vous, je vous en prie, si vous le souhaitez, je sonnerai pour que l’on nous apporte du Thé. »

Je m’entendis lui répondre, que je n’en avais pas besoin, sans oser lui rappeler qu’on était dans « ma cabine». Mais, il se confirma rapidement qu’il n’en était rien, quand je la vit étendre la main vers une boite en porcelaine blanche décorée de violettes, que je n’avais pas encore remarqué, et l’ouvrir en me regardant fixement en me demandant :

« Aimez-vous les Bonbons à la Violette ? Ceux-ci proviennent de Toulouse en France ! ».

J’en pris un bien que l’odeur douceâtre de Violettes qui envahit toute la cabine, m’écœurait. Je me sentis flotter entre deux eaux, et me demandai un instant ce qu’il pouvait bien y avoir dans ces bonbons. Le fait qu’elle connaisse l’existence de cette boîte m’intriguait aussi, mais je rangeais cette information dans un coin de mon esprit, pour y réfléchir plus tard.

L'inconnue du Trans-Express (Partie 3)

Pour secouer la torpeur qui s’insinuait en moi, je pris la parole :

« Je vais à Vienne pour mon travail. C’est une ville fascinante, que je connais mal à vrai dire, je ne m’y suis rendue qu’une seule fois auparavant, il y a très longtemps.

-C’est une ville où peu de choses changent, tournée vers son passé glorieux, fait de festivités et de faux-semblants, dit-elle d’un ton tranchant.

-Vous la connaissez bien ? demandais-je en lui jetant un cou d’œil timide.

-Elle ne me rappelle aucun bon souvenir trancha-t-elle brutalement. Je préfèrerais que l’on parle d’autre chose ! »

Le parfum de violette qui flottait légèrement autour d’elle, devint aussi épais que le brouillard extérieur, me donnant la sensation de suffoquer, comme si des vagues successives suivant les ondes de sa colère, s’abattaient sur moi. J’ouvris la bouche, comme un poisson en dehors de son bocal. Elle me jeta un cou d’œil furtif, et leva la main d’un geste d’apaisement. Aussitôt le parfum devint à peine perceptible.

Comment faisait-elle cela ?

J’avais l’impression que toute la cabine, les murs, les tentures, et jusqu’aux meubles, étaient imprégnés de son parfum, ou plutôt d’Elle tout entière. Elle m’entourait de toute part, et commençait doucement à imprégner toutes mes fibres aussi. Et le pire, c’est que je souhaitais qu’elle le fasse. C’était une nécessité, que je m’imprègne physiquement de sa souffrance, pour pouvoir la comprendre et l’aider, une nécessité absolue, que je ne parvenais pas à m’expliquer.

L'inconnue du Trans-Express (Partie 3)

J’essayais de l’apaiser en changeant de sujet :

« J’aime la décoration de cette cabine, dis-je en souriant, ancienne, élégante et raffinée. J’aime tout ce qui se rapporte au passé, au point que j’en ai fait mon métier !

  • Oui, je m’y sens bien aussi, dit-elle, d’une voix adoucie, comme chez moi, dans la chambre de ma jeunesse ... J’y ai connu tant de joies, et tant de déceptions, ajoutait-elle, tristement. Mais j’aurais voulu ne me souvenir, que des bons moments. Seulement, il y a des moments si forts dans une vie, qu’on ne peut les effacer, et qu’ils vous submergent. »

Elle sembla perdue dans ses pensées quelques minutes, puis se souvenant de ma dernière phrase, me demanda :

« A mon époque, les femmes ne travaillaient pas. Quel est ce métier dont vous me parlez ?

Je suis historienne, dis-je avec un sourire, j’essaye de débusquer la vérité dans les écrits et les vestiges du passé. En fait, j’essaye surtout de retrouver la trace des humains qui nous ont précédé, et de comprendre leurs motivations, leurs sentiments, leurs attentes. J’ai le sentiment d’appartenir à la famille humaine, et que je dois lui rendre la place qu’elle mérite, pour que les générations futures se construisent sur des bases plus solides. C’est un peu présomptueux, dis-je en m’excusant presque, j’aimerais rétablir la vérité historique, et c’est elle que je cherche dans des vieux parchemins, des fragments de poterie, des gravures anciennes. J’aimerais surtout retrouver les sentiments de ceux qui les ont crées.

Je m’enflammais, en lui décrivant mes motivations, si fort que j’en rougissais, et la regardais au fond des yeux. Elle me fixait avec la même passion, et je sentais son regard brûlant qui m’enveloppait. A cet instant, une communion de pensées nous unissait, ce que je n’avais encore jamais ressenti avec personne avant elle.

Pourquoi, lui dévoilais-je ainsi ce que je ressentais, au plus profond, pourquoi avais-je besoin de lui parler de moi, comme à une amie ?

C’était étrange, cette impression qu’elle pouvait comprendre ce qui bouillonnait en moi, et plus encore, qu’elle avait besoin de le savoir.

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De nouveau, lorsqu’elle fixa vers moi, son regard argenté, je sentis ce frisson glisser le long de ma nuque.


À suivre .....

L'inconnue du Trans-Express (Partie 3)
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