Aime la vie et le partage d'émotions, et danse avec elles en mots et en images, pour que le chemin vers les étoiles soit toujours bleu.
15 Décembre 2013
Les jours suivants, je l’accompagnais à l’hôpital chaque fois que je n’avais pas cours, comme si notre temps commun était compté. Nous parlions sur le trajet, mais je ne la voyais presque pas là-bas, nous étions occupées chacune de notre côté et je n’eus jamais l’opportunité de la voir parler aux enfants.
Elle me racontait sa jeunesse, difficile pour une jeune femme en un siècle où il ne fallait pas sortir des convenances. Son esprit rebelle n’avait pas été facile à porter, au milieu de l’obscurantisme mais il était toujours là, et je ressentais une immense tendresse pour elle qui ne s’était jamais avouée vaincue.
Elle me donnait la force d’être différente, de secouer les frontières de la réalité, et de m’affirmer comme la femme libre que je cachais jusqu’ici. Elle me permettait d’oser.
Le dernier soir, avant que je parte en stage, je lui apportais un kouign-amann, déniché dans une pâtisserie bretonne spécialisée de la ville. Elle ouvrit de grands yeux gourmands et l’évidence de son plaisir fut le meilleur moment de ma journée.
Elle se fit prier pour la forme en disant :
« Mon docteur ne serait pas content s’il voyait autant de beurre et de sucre, mais on ne lui dira pas, n’est-ce pas ? Je suis sûre qu’il ne connaît pas la recette ! »
Elle riait comme une enfant, me racontant comment le gâteau avait été inventé à une période où la farine manquait, et le beurre était trop abondant, et que depuis les gourmands se régalaient de cette recette soit-disant ratée.
« Beaucoup d’erreurs conduisent finalement à des chefs d’œuvre, ma petite, et pas seulement en cuisine ! Faites toutes les erreurs qui vous feront envie dans votre vie, du moment qu’elles vous apprennent quelque chose de beau. ! Mais je suis tranquille, vous en êtes bien capable...
En fait, je pense que vous savez déjà tant de choses, malgré votre jeune âge, il faudra simplement que vous acceptiez de vous en souvenir... »
Je ne relevais pas sa dernière phrase, pressentant bien qu’elle avait raison, mais je ne voulais pas m’aventurer de nouveau sur ce terrain. Tout ce que je voulais, c’était profiter de ce dernier soir de calme avec elle, avant de m’absenter pendant un mois entier. Cela m’inquiétait de la laisser tout ce temps, mais je ne voulais pas lui avouer.
« Vous prendrez bien soin de vous, pendant mon absence ? » m’entendis-je lui demander, contre ma propre volonté.
Elle se tut brusquement et me regarda, dubitative.
« Ne seriez-vous pas en train de vous inquiéter pour moi, ma petite ?
Elle m’interrompit :
« C’est une éventualité plus que probable, et il faut que vous l’acceptiez, mon petit. La roue tourne, et la mienne a déjà beaucoup tourné. Ce vieux corps est fatigué, et vous savez quand un véhicule vous lâche de tous les côtés, il vaut mieux le mettre à la casse !
Elle partit d’un énorme éclat de rire.
« Je ne trouve pas ça drôle du tout ! M’indignais-je. Il ne faut pas dire des choses pareilles, moi j’ai encore besoin de vous, et je n’ai même pas eu le temps de vous emmener un peu vous promener en dehors de la ville, pour revoir la mer par exemple…
Elle se tut, et partit dans ses souvenirs d’océan.
Puis, elle murmura, les yeux clos, comme pour elle-même :
"Que n’aurais-je pas donné pour revoir une fois encore, l’estran scintiller à contre-jour dans le soleil du matin, écouter le cri strident des sternes qui pêchent dans les vagues.
Je restais des heures assise sur le sable humide, à goûter les embruns salés sur mes lèvres, et respirer le parfum iodé des algues.
J’aimais suivre les pointillés des laisse-de-mer, où se cachent des trésors, découvrir sous mes pas, les œufs de raies sous les cheveux du goémon.
Je n’ai qu’à fermer les yeux pour suivre le vol lourd des échassiers au bec chargé de leur pêche matinale.
Je n’ai pas oublié la saveur du vent du large, au goût bleu marine, les soirs d’automne, quand les nuages dessinent un berceau au soleil couchant.
Parfois un cavalier venait faire courir son cheval dans les vagues, et l’animal jubilait de plaisir. Je pouvais mesurer sa joie au bruit de ses sabots qui dansaient sur le sable. Il hennissait de contentement et sa queue en panache flottait derrière lui dans une gerbe d’écume, irisée dans les gouttes de soleil.
L’océan me maque tellement ! Quelle que soit la saison, quelle que soit l’heure de la journée, il y avait toujours une merveille à admirer sur cette plage. Un lieu magique, changeant à chaque instant, inondé de vent et de lumière.
Mon enfant, j’aurais tant aimé vous faire partager mon émerveillement là-bas !
Simplement, nous sommes un peu en retard, mon horloge personnelle est un peu trop en avance, et bientôt le mécanisme va se gripper. La vôtre par contre a encore si peu d’heures à son cadran. Vous découvrirez tout cela, et ce jour-là, vous penserez à ce que vous avez lu au fond de mes yeux. Vous me ferez ce plaisir, vous le promettez ?"
Ses yeux étaient pleins de larme, pour la première fois depuis que je la connaissais. J’avais senti ce manque, à tout ce qu’elle avait réuni autour d’elle, ces meubles bretons, ces marines, ces broderies de bruyères. Elle n’en parlait jamais, mais tout en elle respirait l’océan.
Elle avait ouvert la porte des souvenirs et la marée montante des émotions la submergeait. Il avait suffi de quelques embruns fantômes pour que s’engouffrent dans son âme, le ressac des paroles d’amour envolées. Elle retrouvait la trace des cris oubliés, des chagrins étouffés.
Je m’en voulais de l’avoir entraînée sans les remous de sa mémoire. Je la pris dans mes bras et la tint serrée contre moi de longues minutes, tentant de lui transmettre un peu de sérénité, à travers la chaleur de mon corps. Elle s’apaisa, et pris mon visage dans ses mains, posant son front contre le mien. Des longues minutes s’écoulèrent, puis elle s’écarta de moi, et fixa son regard bleu marine dans le mien.
« Mon petit, peu importe le temps que cette vie nous a donné, il fut intense et nous avons partagé la sève de nos âmes, vous et moi. Il faudra s’en souvenir très fort, et on survivra au temps. Je partirai avant vous, bientôt, mais les gens ne meurent pas, aussi longtemps que quelqu’un les aime. Je sais que vous m’aimerez et que je survivrai dans votre cœur, et moi, où que je sois, je vous promets que je vous aimerai et que vous vivrez dans mon âme.
Vous me croyez, n’est-pas ? C’est une promesse que l’on se fait !
Je ne pus qu’articuler : « Je vous crois, et je promets. »
Je ne la voyais plus qu’à travers un brouillard de larmes et elle me secoua doucement ;
« Allons, ma fille, pas de larmes, vous et moi sommes plus fortes que ça. Et puis, rien n’est fini, je tiens à ma vie, et nous aurons encore beaucoup de petits moments ensemble quand vous aurez fini votre stage. Il fera chaud, ce sera le début de juillet et on pourra marcher ensemble jusqu’au square, le soir après le repas. Je m’en réjouis d’avance.
En attendant, vous êtes fatiguée et moi aussi. C’est assez pour ce soir, vous allez rentrer, et vous reposer. Moi aussi. Et nous rêverons d’estran, ainsi la nuit sera bleue marine et douce !
Bonne nuit, mon petit.
-Bonne nuit, mon amie, je vous laisse vous reposer. Je pars aux aurores demain matin, par le premier train. Mais je penserai beaucoup à vous, et viendrai vous rendre visite dès que je serai rentrée fin juin. Vous serez bien au chaud dans mes pensées, je vous le promets. »
Elle me raccompagna, et je l’embrassais de nouveau, avant de m’éloigner. Je traversais la rue, puis me retournai vers sa fenêtre. Elle était là, me regardait en souriant, puis leva la main gauche, me fit un petit signe de la tête, se retourna et disparu derrière ses rideaux.
Je restai là sans bouger, avec le sentiment qu’un gouffre venait de s’ouvrir sous mes pieds. Je levai la tête au moment où de sombres nuages resserrèrent leur étreinte autour de la lune. La rue fut plongée dans les ténèbres, et le silence qui tomba brusquement me fit l’effet d’une chape de plomb. Je rentrai, mais la sensation de froide solitude qui me pesait, me fit sombrer dans un sommeil agité, peuplé de cavalier sans visage qui galopait au bord de la falaise.