Aime la vie et le partage d'émotions, et danse avec elles en mots et en images, pour que le chemin vers les étoiles soit toujours bleu.
2 Novembre 2014
Lorsqu’elle avait hérité de la boutique de sa grand-tante, Penny avait hésité longuement sur ce qu’elle allait en faire.
Elle aimait ce quartier qui avait gardé une réelle authenticité, malgré sa récente modernisation.
Cet ancien quartier ouvrier à l’histoire écrasante et aux rues étroites, avait vu sa population profondément modifiée avec le changement de siècle. Cependant, l’esprit du lieu semblait survivre aux aménagements urbains. Il gardait l’aspect d’un village dissimulé au sein de la ville.
A l’ombre des derniers canuts, sa grand-tante tenait une mercerie.
Enfant, elle aimait lui rendre visite et jouer avec les écheveaux de toutes les couleurs. Souvent, sa tante lui gardait les tombées de laine ou de fils qu’elle vendait au mètre. Elle en faisait des tableaux abstraits aux reflets irisés, informes mais joyeux et colorés. Sa mère les avait tous conservés dans un grand carton à dessin et elle les admirait, les jours où la grisaille envahissait son esprit.
Elle ne se voyait pas reprendre la mercerie, elle qui ne savait même pas comment coudre une boutonnière. Elle n’aimait les fils que pour leurs couleurs. De plus, depuis quelques années, la boutique était gravement déficitaire, et sa tante avait été sauvée de la faillite en vendant peu à peu tous les meubles anciens, héritage de son mari. Penny vendit le stock et put ainsi rénover les murs.
Elle ne voulait rien changer de la devanture habillée de bois ancien, ni des colonnes Art-déco qui soutenaient la mezzanine avec sa barrière de fer forgé ouvragé. Le tout avait besoin d’un bon coup de peinture à la mode, voilà tout. Quelques week-end avec quelques amis de bonne volonté, avaient suffi pour tout remettre au goût du jour.
Elle avait une formation littéraire, mais la librairie où elle était employée avait fait faillite, bientôt remplacée par une épicerie fine. Elle n’avait aucune compétence dans ce domaine et avait dû quitter son emploi, bien que le nouveau propriétaire lui aie proposé de la garder. Les mots lui auraient trop manqué et voir les pots de confiture et de Foie gras en lieu et place des livres, l’aurait rendue trop nostalgique. Elle avait donc décidé de reconvertir la boutique de sa tante.
Elle n’avait pas le courage de se lancer seule dans la création d’une librairie, bien que ce fût un de ses rêves d’enfant, aussi elle ouvrit une échoppe d’écrivain public.
En regardant la devanture, dont elle avait soigneusement choisi la couleur, à la fois assortie au quartier et suffisamment attrayante pour que les clients aient envie d’entrer, elle se sentit fière de sa réalisation. Il lui restait à la rentabiliser.
Elle proposait tous les services possibles, de la lettre manuscrite, aux différents formulaires administratifs impossibles à remplir, de la photocopie couleur, aux corrections en tout genre. Le bouche-à-oreille fonctionna très rapidement dans le quartier, et les gens vinrent d’abord par curiosité, puis très vite pour se départir de leur différentes corvées administratives. Elle fut rapidement submergée par les corrections, sur tous les formats.
Elle s’était imaginée, avoir un rôle social, aidant les analphabètes ou les étrangers à rédiger leurs missives, en fait, elle vit défiler dans sa boutique, toutes les franges de la population, qui avaient besoin de services divers autour des mots.
Ce qui l’ennuyait le plus étaient les courriers administratifs. Elle dût bientôt compléter sa formation, tant les formulaires étaient nombreux, parfois contradictoires et toujours de plus en plus complexes. Elle n’avait jamais imaginé qu’il y en eut autant !
Elle qui rêvait d’écrire des lettres d’amours, elle n’en eut qu’une seule à écrire pour un jeune étranger qui lui demanda de traduire ce qu’il avait griffonné sur un morceau de nappe en papier, un soir de déprime, pour les beaux yeux d’une donzelle qui ne le remarquait pas. Il voulait qu’elle la rédige avec une encre violette parfumée, sur un papier Velin épais comme un parchemin. Une fois sa tâche terminée, Penny le vit sentir la lettre d’un air satisfait, la rouler entre ses doigts, l’entourer d’un ruban assorti. Après l’avoir payée, il sortit de l’échoppe, très fier, un sourire sur les lèvres et descendit la rue en direction de la ville basse.
Elle ne le revit jamais et ne sut pas si sa lettre avait atteint sa destination.