Aime la vie et le partage d'émotions, et danse avec elles en mots et en images, pour que le chemin vers les étoiles soit toujours bleu.
20 Février 2014
J’avance sans faire de bruit. La pièce est ronde, sans doute sommes-nous dans une tour. Elle est froide, sombre et contient peu de meubles, un lit, une table et une chaise sur laquelle une femme est assise. Elle me tourne le dos, je ne vois que sa chemise de bure et de longs cheveux qui lui balayent le dos. Elle sanglote et chantonne en même temps, entrecoupant son chant de longs soupirs, et je trouve sa voix déchirante. Elle oscille sur sa chaise, en rythme, marquant du mouvement de sa tête, les paroles de sa chanson.
Je balaye la pièce du regard, et remarque un berceau de bois, et un meuble bas dont la porte ouverte laisse apercevoir des étoffes. Une seule fenêtre, haut située, éclaire la pièce, donnant sur le pignon d’un autre bâtiment, empêchant le soleil de pénétrer en ces lieux. Sous la fenêtre une sorte de chevalet est installé, supportant une lourde étoffe à moitié brodée, devant lui, je remarque un tabouret à trois pieds, et un panier d’osier contenant des écheveaux de laine colorés.
Soudain, le chant s’arrête, suivit d’un long sanglot, qui se perd dans la nuit, laissant retomber un lourd silence dans la pièce. Je n’ose plus respirer. Au même instant, les pleurs du nourrissons montent vers la voute. La jeune mère reprend alors son chant en essayant de ne plus sangloter, et l’enfant se calme aussitôt. Elle fredonne de plus en plus doucement, et quelques minutes plus tard, l’enfant s’endort. Alors, elle se lève, et à pas lents, en le tenant à quelques centimètres de son visage, elle l’emporte vers son berceau. Elle le contemple endormi, les larmes ruisselant en silence sur ses joues, puis le serre contre son cœur avant le l’installer dans son petit lit. Son beau visage est empreint de toute la détresse du monde, lorsqu’elle le regarde dormir, si paisible dans son innocence. Puis elle se détourne et lève les bras et le visage vers le ciel, tentant une ultime prière. Cette supplication silencieuse et poignante de dignité, me brise le cœur, mais je n’ose approcher. Enfin, elle se recroqueville sur elle-même et s’accroupit, les bras repliés autour de ses genoux, comme si elle avait compris que sa prière était vaine, et qu’elle rendait les armes.
Elle ne bouge plus, ne sanglote même plus, alors je retrouve mon courage et fais quelques pas vers elle, sans bruit. Elle ne m’a pas remarquée tant elle est prostrée dans son chagrin.
Je pose une main sur son épaule, essayant de lui transmettre un peu de mon énergie. Elle lève brusquement la tête et me dévisage, à peine surprise. Elle ne crie pas, se relève sans un mot. Elle est à peine plus petite que moi. Nous nous dévisageons un instant, ses grands yeux gris fouillent mon regard. Elle ne semble pas effrayée, et je n’ai plus peur. Sans nous connaître, nous nous reconnaissons. Sa détresse est aussi la mienne, elle le sait.
Je prends ses deux mains dans les miennes, sans dire un mot, qu’elle serre à son tour, puis elle se jette contre moi, comme une naufragée s’accrocherait à un radeau. Je la garde contre moi, aussi longtemps que je la sens trembler, puis elle se calme enfin, et je m’écarte doucement. Je la découvre mieux, elle est si jeune qu’elle pourrait être ma fille, fine et élancée malgré la grossesse récente, très belle, de longs cheveux châtain clair entourant un visage triangulaire, de grands yeux bleus très clairs presque gris. Son air mélancolique n’altère en rien sa beauté diaphane, et sous son apparence fragile, elle paraît très déterminée.
Le silence devient pesant, et je me décide à lui murmurer :
-Qui êtes-vous et pourquoi êtes-vous aussi malheureuse ?
- Je ne suis plus personne, puisque mon existence doit rester secrète désormais. Personne ne doit savoir que je suis là, ni que mon enfant est né. Nous n’existons pas, nous sommes déjà des ombres. Je me suis habituée à cette existence depuis quelques mois, mais mon petit garçon aura une vie différente, loin de moi. Il faut que je me prépare à l’idée de le laisser partir, pour qu’il puisse voir la lumière, et grandir au soleil, loin de ces murs. Je le sais depuis qu’il est né, mais je pensais qu’il me le laisserait quelques semaines de plus, mais il est intransigeant. C’est un homme très dur. Il décide, et Dieu est de son côté, alors je n’ai plus qu’à accepter.
Je comprends tout ce qu’elle tait, et admire son courage. Une si jeune femme, qui a déjà autant de dignité dans sa détresse, cela me laisse sans voix. Je poursuis cependant :
Elle me dévisage ; soudain effrayée ;
Elle regarde, anxieusement, le berceau, où son enfant s’agite un peu, et baisse le ton pour me répondre.
Je murmure à mon tour en me laissant gagner par son désespoir. J’ajoute :
Elle me regarde, interdite, comme si je débarquais d’une autre planète. Puis elle daigne me donner quelques explications :
Je la regarde, muette, la question suivante reste bloquée dans ma gorge, mais elle y répond avant que je n’ose la poser.
Elle désigne du doigt la tapisserie qui était dans le coin de la pièce.
Sa voix se brise, brusquement, elle baisse les yeux en rougissant, et se tait. Je la vois trembler, et ne sais comment l’apaiser. Je la serre de nouveau contre moi. Elle pose la tête sur mon épaule, et sanglote en silence. Curieusement, ses larmes coulent sur ma chemise, sans la mouiller. Je n’ose plus bouger. Elle relève la tête et poursuit :
Plus elle avance dans son récit, plus je suis abasourdie par son histoire de descente aux enfers. Je comprends peu à peu que son destin est tout tracé, souligné de noir, et que je n’en suis que le témoin inutile. Personne ne pourrait l’aider à sortir du piège qui s’est refermé sur elle.
L’enfant se réveille en gémissant, aussitôt elle se précipite vers lui, et le prend dans ses bras. Il a faim, elle s’installe au bord de son lit et lui donne le sein. L’enfant se calme. Elle me regarde de nouveau, semblant plus calme. Elle me montre le rideau derrière moi et dit :
Bouleversée par ses paroles, je reste immobile un instant. Je n’ai aucun moyen de la réconforter. Je me sens tellement inutile, que je recule doucement vers la tenture comme elle me l’a demandé, en continuant de la fixer. J’accroche le cadre de son ouvrage, et le fais tomber bruyamment. En m’excusant, je le ramasse en le dépliant, je reconnais la tapisserie qui était dans la salle à manger de l’hôtel. Je prends le temps de la détailler, et reconnais les traits de ma nouvelle amie, comme étant ceux du personnage central.
C’est elle que j’avais vu serrer les paupières hier soir, ce qui avait déclenché l’hilarité générale de mes collègues. Je comprends maintenant pourquoi ce personnage me semblait aussi triste. Dans le coin opposé, un personnage rébarbatif est assis sur un siège massif, et en le regardant de plus près, je reconnais Jehan de Grigny. A droite, une vigne en fleur symbolise le printemps et derrière la jeune femme, on distingue l’ébauche d’un visage d’enfant. Mais l’ouvrage est inachevé, et je n’ose l’interroger sur ses intentions réelles. Je remets la tapisserie en place et m’approche de la jeune femme pour la saluer avant de sortir de la pièce, quand j’entends des pas lourds résonner dans le couloir.
Mon amie me regarde, soudain terrorisée. Je sens la panique me gagner aussi, et je recule vers le mur. Il n’y a aucun endroit où me dissimuler, alors je reste là, immobile, prête à me défendre, bec et ongles, ainsi que ma nouvelle amie, s’il le faut.
Le rideau est brusquement tiré par une main aussi large qu’un battoir, et un homme massif entre. Il me parait immense à côté de la frêle jeune femme, qui serre craintivement son nourrisson contre elle. Il jette un coup d’œil méprisant à l’enfant, et se détourne, comme si sa vue le dégoûtait. Il lui dit d’un ton cassant :
A ces mots, il se tourne vers l’endroit où est installée la tapisserie. Se faisant, il balaye la pièce du regard, en me regardant au passage. Je sens tout mon sang se retirer de mes joues, lorsque je croise son regard, et mes jambes ne me portent plus. Tout mon courage a disparu en une fraction de seconde, en fixant ce regard noir.
Je me ressaisis, et m’apprête à lui tenir tête, forte de ma colère pour la manière dont il traite sa jeune femme et son enfant. Je le fixe, en faisant un pas en avant, se faisant j’entends mon amie gémir, en levant une main vers moi, ce qui loin de me calmer, décuple ma détermination. Il a beau être deux fois plus lourd que moi, il ne me fait pas peur, ce lâche. Il va entendre parler d’humanisme s’il insiste ! Je sens mon sang féministe qui se réveille…
Puis, contre toute attente, il s’approche du chevalet pour examiner la tapisserie de près. On dirait qu’il ne m’a pas vue, ou qu’il m’ignore délibérément. Je reste interdite un instant, puis j’avance de deux pas, et me plante devant lui. Je le fixe d’un air outré, prête à en découdre, mais il tourne la tête vers la jeune femme et lance :
Il est odieux ! N’y tenant plus, je crie :
La jeune femme me regarde, avec de grands yeux effrayés, mais l’homme ne réagit pas. Il se tourne vers elle, et s’étonne de sa réaction. Il cherche du regard ce qui semble inquiéter sa compagne et se tourne vers moi...
J’attends une réaction violente, qui ne vient pas. Il se retourne vers elle et lui demande :
Je secoue la tête et lui fais signe de ne rien ajouter, un doigt devant les lèvres. Elle suit mon injonction et n’ajoute rien, en baissant la tête pour qu’il ne remarque pas notre échange. Je viens de comprendre qu’il ne me voit pas. Pour en être bien sûre, je m‘approche à nouveau de lui et me place entre lui et la jeune femme. Il continue à lui parler, sans me voir, puis il tourne brusquement les talons et sort de la pièce en tirant brutalement le rideau derrière lui. Je n’ai pas écouté ses dernières paroles, mais le fait qu’il ne soit plus dans cette pièce, me redonne des forces d’un seul coup. La jeune femme pousse aussi un soupir de soulagement et m’interroge du regard, sans oser encore prononcer la question qui lui brûle les lèvres.
Je m’approche du rideau de brocart et le soulève imperceptiblement, je vois l’homme disparaître à l’extrémité du corridor. Me retournant vers la jeune femme, je lui demande :
Je souris, malgré moi, malgré le côté dramatique de cette situation, devant cette réaction enfantine, et tellement humaine de ma nouvelle amie.
Je ne me reconnais pas, moi qui suis si douce d’habitude, qui tiens des propos pareils. Il fallait que cette histoire me bouleverse ! Mon amie me désigne le couloir par lequel j’étais venue et dit :
Je la prends dans mes bras de nouveau et dépose un baiser sur le front de son petit garçon.
Je la regarde une dernière fois, tentant de lui transmettre ce qui me reste de forces, pour le combat qu’elle aura à mener, en me demandant ce qui m’a pris de lui dire des choses pareilles. Décidément l’ambiance de ce château ne me vaut rien.
Je suis le couloir jusqu’à l’escalier en colimaçon, puis remonte péniblement les marches qui me paraissent beaucoup plus nombreuses qu’à la descente. Je retrouve le couloir en pente et le remonte doucement à tâtons, dans l’obscurité. J’arrive vers le miroir, où je vois ma chambre en transparence, dans la pénombre. Je tâtonne et tente de le faire pivoter mais rien ne bouge. Je pousse, je tire, en vain. Après plusieurs minutes d’efforts inutiles, je commence à me décourager et m’écris, inquiète :
Comme s’il attendait cela, le miroir pivote brusquement sur lui-même. Je me précipite dans ma chambre, de peur qu’il se referme sur moi définitivement. Une fois dans la pièce, je referme le miroir, puis la porte de bois, et y appuie mon dos. Je me sens épuisée, et n’arrive plus à remettre de l’ordre dans mes idées.
Je m’assois sur le fauteuil qui est placé devant la fenêtre où les premières lueurs de l’aube apparaissent. Je ferme les yeux un instant, pour me reprendre, et tenter de réfléchir aux évènements de la soirée. Je vais juste me reposer quelques minutes, puis il faudra se préparer pour la seconde journée.
Et en moins d’une seconde, je m’endors.