Aime la vie et le partage d'émotions, et danse avec elles en mots et en images, pour que le chemin vers les étoiles soit toujours bleu.
17 Août 2014
Le voyage fut long et pénible pour Luna qui n’était jamais partie aussi loin de son village auparavant. Elle interrogea Tristan sur l’état de sa fille, et en déduisit que les choses seraient probablement difficiles. Elle essaya de le préparer doucement à cette idée, mais il refusait de l’admettre. Il lui expliqua qu’elle était son unique enfant, née tardivement de son second mariage, qu’elle avait toujours été une enfant fragile, élevée sans sa mère qui était morte en couches. Lorsqu’il en parlait ses lèvres tremblaient et son regard s’assombrissait. Luna comprit à demi-mots ce qu’il ne voulait pas dévoiler. Cette enfant qui était trop jeune pour porter un bébé, était la seule chance d’assurer la lignée familiale. Elle portait l’héritier de la charge et donc la fortune future de la famille. Luna ne parvenait pas à savoir si Tristan craignait pour la vie de sa fille ou pour la santé de son futur héritier.
Elle commençait à regretter de l’avoir suivi. Après tout, elle ne savait plus rien de lui. Il avait peut-être beaucoup changé depuis des années. Il était peut-être devenu un monstre de froideur. Elle essaya de le sonder du regard en le faisant parler plus en détail de sa famille, mais chaque fois que les questions devenaient plus personnelles, il changeait de sujet.
A l’issue de ce voyage interminable, ils arrivèrent de nuit, et furent plongés immédiatement dans le drame. Luna ressentit un grand malaise en entrant dans la maison, avec l’impression que le bonheur n’avait jamais habité ici. Les servantes allaient et venaient dans un grand affolement. Le travail avait commencé depuis des heures d’après la matrone qui les accueillit. Mais l’enfant n’était pas encore né, pire, on entendait des hurlements cycliques venir de la chambre de la jeune femme, qui se terminaient par des râles effrayants. Tristan, devenant plus sombre à chaque cri, conduisit Luna à la porte de cette chambre mais n’y entra pas. Les naissances étaient affaires de femme. Quand il s’effaça pour la laisser entrer, son regard mélange d’espoir et de colère effraya Luna qui pourtant ne se laissait jamais impressionner.
La jeune mère se tordait de douleur sur sa couche. Les draps et sa chemise de lin étaient maculés de sang. Luna d’un seul regard, estima que la quantité de sang qu’elle avait déjà perdu, était trop forte pour qu’elle puisse s’en remettre. Elle s’approcha d’elle, déjà presque inconsciente et tenta de la rassurer :
La jeune femme ouvrit les yeux et râla faiblement.
Elle était impressionnée par la déformation monstrueuse du ventre de cette enfant qui semblait tellement maigre par ailleurs. En le palpant doucement pour la soulager, elle découvrit la source du problème. Elle portait deux enfants, de bonne taille, et l’un d’eux se présentait par le siège, obstruant le passage naturel. Il était déjà engagé et on voyait poindre ses pieds. Le travail était bloqué et les contractions de moins en moins efficaces. Luna décida de soulager la jeune femme et lui fit boire quelques gouttes d’une potion épaisse et amère de pavot, qu’elle sortit de son sac. Sous les yeux de la servante de Tristan, elle souleva la tête de la moribonde et fit glisser le liquide entre les dents. Elle était très pâle mais eut encore la force d’avaler sa salive mélangée de potion. Quelques minutes plus tard, elle s’apaisa, ses traits se détendirent et elle ne sentit plus les spasmes de son ventre martyrisé.
Son état était désespéré, Luna demanda à la servante de lui rafraîchir le visage pendant qu’elle allait parler à Tristan. La femme lui lança un regard de terreur absolue et se dépêcha de lui obéir comme si le diable lui-même lui en avait donné l’ordre.
Elle trouva Tristan prostré dans la pièce commune, la tête dans les mains. Avec toute la douceur dont elle était capable, elle lui expliqua que son enfant vivait ses derniers instants, et qu’il fallait qu’il vienne la serrer dans ses bras une dernière fois. Elle lui dit que lorsque la vie aurait quitté son corps, elle tenterait de sauver ses bébés, s’il le souhaitait toujours. Le cri qu’il poussa fut inhumain. Elle lui laissa quelques minutes pour se reprendre, puis le prit par la main et le tira vers la chambre de sa fille. Avant d’entrer, elle le regarda au fond des yeux, à la fois pour le soutenir et pour le jauger. Il lui rendit son regard puis il se signa avant d’entrer dans la pièce.
Il y régnait une ambiance de mort, l’odeur du sang mêlée à une autre odeur plus âcre, qui ne présageait rien d’heureux. La moribonde râlait très faiblement de nouveau et la servante pleurait à ses côtés. Luna se précipita vers elle, et lui fit de nouveau absorber un peu de sa potion. La servante se recula pour faire place à Tristan. La jeune maman soulagée par ce qu’elle avait bu, ouvrit les yeux quelques secondes et reconnu son père. Elle eut le temps de lui sourire faiblement puis ses yeux se révulsèrent, et elle rendit son dernier soupir. Le corps s’affaissa et tous ses muscles se relâchèrent. Tristan la serra contre lui en pleurant, mais Luna ne pouvait lui laisser plus de temps. Elle mit sa main sur son épaule, et lui dit doucement à l’oreille :
Tristan regarda le visage exsangue de sa fille, puis baissa les yeux vers son ventre, l’air soudain dégoûté comme s’il venait remarquer sa monstruosité. Il répondit d’une voix lasse :
Luna se tourna vers la servante et lui demanda un couteau, qu’elle déposa sur la bûche qui flambait dans la cheminée, des draps propres et de l’eau. Elle fit sortir Tristan.